
DOSSIERS SECRETS
(Marabout Chercheur)
À LA RECHERCHE
DE LA PATROUILLE DU TEMPS.2e Partie.
HENRI VERNES, BOB MORANE, LA SF
ET LE DUPLICATEUR DE L'OMBRE JAUNE...Collaboration Spéciale: Thierry Araud
Si je rédige cet article, en réaction au dernier " Dossier Secret " de Johnny, ce n'est certes pas parce que je trouve le travail de Johnny insatisfaisant. Loin de là et au contraire.Mais il m'a semblé que je pouvais apporter quelques éclaircissements sur certains points, essayer de dissiper un malentendu persistant et révéler une découverte que j'ai fait récemment.
Premier point : Johnny cite le livre de H.G. Wells " La machine à explorer le temps ". Si Wells fut bien l'inventeur de la machine, c'est à un autre auteur que revient le mérite d'avoir imaginé, 6 ans avant Wells, les aventures d'un personnage égaré dans une époque qui n'est pas la sienne. Il s'agit de Mark Twain dans " A Connecticut Yankee in King Arthur's Court " en 1889.
Second point : Vernes s'est-il inspiré de la patrouille de Poul Anderson ? Difficile de répondre à cette question. On en est réduit aux suppositions. Mais la question à laquelle nous pouvons répondre est : Henri Vernes a-t-il pu lire la nouvelle de Anderson avant d'écrire " Les Chasseurs de dinosaures " ? Et la réponse, comme Johnny, en digne émule de Sherlock Holmes et de Harry Dickson, le démontre brillamment est oui, C'EST POSSIBLE. La nouvelle " La Patrouille du temps " étant parue en France en Mars 1956. Mais, et j'en viens au :
Troisième point : Tous les amateurs de SF, tous les auteurs de SF vous le confirmeront : la SF est une littérature dans laquelle, les trouvailles des uns, les inventions des autres sont réutilisables par n'importe quel auteur. Comparez donc l'ansible de Orson Scott CARD (La Stratégie Ender, La Voix des morts...) et... l'ansible de AYERDHAL et J-C DUNYACH dans " Étoiles mourantes ". Un autre exemple ? Les trois lois de la robotique n'ont pas inspiré que ASIMOV. Et l'on peut trouver des robots positroniques dans bon nombre de livres qui ne doivent rien au bon docteur...
Il faut se faire à l'idée qu'en matière de Science Fiction, tout le monde est libre de réutiliser un truc inventé par un confrère. D'autant que l'utilisation que fait Henri Vernes de sa patrouille du temps est très différente de celle qu'en fait Anderson. Mais je ne m'étendrai pas sur ce sujet, réservant l'analyse littéraire pour plus tard et ne voulant pas courir le risque de me faire lyncher par la horde des moranophiles en délire une fois que j'aurai avoué mon peu de considération pour "Le Cycle du Temps".
Quatrième point : Il y quelques mois, une discussion avait lieu sur le forum des Amis de Bob Morane pour savoir si Henri VERNES avait piqué l'idée de " Les Chasseurs de dinosaures " dans la nouvelle de Ray BRADBURY " Un Coup de tonnerre ". Et pourquoi cela ? Parce que dans les deux nouvelles est décrite une chasse aux dinosaures. Quelques réponses puis silence. Et voici que dans son dernier dossier secret, Johnny déterre le cadavre...
À nouveau se pose la question : VERNES a-t-il pu lire la nouvelle de Bradbury ? Et pour rendre la réponse plus probable, a-t-il pu lire cette nouvelle en français plutôt que l'édition originale en anglais ?
La réponse est oui, puisque cette nouvelle se trouve dans le recueil " Les Pommes d'or du soleil " paru dans la collection Présence du Futur en 1956, sous le numéro 14.
Mais arrivé ici, plusieurs précisions me semblent s'imposer afin d'avoir une véritable vision d'ensemble de la question. Je reprends ici les arguments qui avaient été les miens lors du même débat sur le site des amis de BM.Tout d'abord, le thème du chasseur confronté à des dinosaures, que ce soit lors d'un voyage dans le temps ou lors de l'exploration d'une autre planète est un thème récurrent de la SF des années 40/50. On trouve des histoires de ce type dans bon nombre de BD. Jusqu'au fameux " Un Coup de tonnerre " qui fut adapté en BD par la firme EC Comics dans le n° 3 de WEIRD SCIENCE FANTASY (avec de superbes dessins de Al Williamson).
Ensuite, on compare la nouvelle de BRADBURY et le roman de VERNES sur des bases fausses. Un peu comme si on comparait " Le Petit Chaperon rouge " et "Le Loup et le chien " sous le prétexte qu'il y a un loup affamé dans les deux. Ce serait oublier que la première de ces histoires parle de moeurs libertines alors que l'autre parle de liberté.
De la même façon, la chasse aux dinosaures est, chez VERNES, une fin en soi puisque c'est le thème même du livre. Or, chez BRADBURY, la chasse est très accessoire. Elle ne représente pour l'auteur qu'un moyen d'arriver à ses fins. Dans ce cas : la mort du papillon et les changements dramatiques que cela occasionnera dans le futur. Les Chasseurs de BRADBURY auraient tout aussi bien pu chasser le loup au Moyen Age ou le Cycropithèque barbu en Atlantide que la nouvelle serait restée LA MÊME !
Henri VERNES a donc ici réutiliser un thème récurrent de la SF (la confrontation d'humains avec des dinosaures) dans le but d'écrire un roman d'aventures alors que BRADBURY utilise ce même thème pour nous asséner le message traditionnel des aventures dans le temps, à savoir : " Méfiez vous de ne rien modifier dans le passé car cela modifierait aussi le futur de manière dramatique ". Ce qui, dit autrement donne : " Tout changement est néfaste ". Habituellement, BRADBURY ne fait pas trop dans le réactionnaire conservateur. On ne peut pas être tout le temps génial...
Cinquième point : Johnny le fait très justement remarquer : après des dizaines d'années de lecture, tout le monde peut être " victime " de réminiscence. On trouve une superbe idée, on l'utilise et on se rend compte trop tard qu'il s'agit d'un souvenir de lecture. Nous ne sommes tout de même pas dans le cas d'une copie.
Parfois c'est plus litigieux et il devient bien ardu de se prononcer.
Je vous livre ici des extraits d'un livre paru en France en 1952 dans la collection " Le Rayon fantastique ". Il s'agit de " LE TRIANGLE À QUATRE COTÉS " de W. TEMPLE.Page 69/70 : Son imagination avait été enflammée par les travaux des General Electric Laboratories de New York qui, en 1945, avaient, les premiers, créé de la matière à partir de l'énergie à l'état pur....
Page 70 : Il s'aperçut que, quand un courant électrique d'une certaine intensité traverse un objet quelconque, la force du courant était exactement proportionnée à la masse et à la conductivité de l'objet : il n'existe pas en effet de corps absolument non conducteur d'électricité, ceux qu'on tient pour tels étant seulement en réalité de très mauvais conducteurs. Ce courant détermine un champ de force invisible autour de l'objet, un réseau d'innombrables petites lignes de force, qui forment une image tremblotante de cet objet. Ce n'est pas une image inversée comme dans un miroir, mais une image exactement semblable, un duplicatum existant plus ou moins en tant que possibilité. [...]
Voilà la dispositif qui se trouvait devant moi. L'image de la possibilité devait se former dans le dôme de verre contenant le récepteur. Puis, je ne sais quel récepteur devait lancer un barrage d'ondes courtes en travers des doubles des lignes de force, de façon à les couper exactement à angle droit. Elles se retrouveraient ainsi sectionnées en petits segments qui se tordraient immédiatement sur eux mêmes [...] et deviendraient de minuscules noeuds d'énergie : en fait, des électrons et des protons qui occuperaient exactement la même position par rapport aux électrons et aux protons constituant l'objet à reproduire.J'arrête là car je ne suis pas allé plus loin dans ma lecture pour l'heure (le bouquin n'est pas terrible). Je ne sais donc pas si, quelques pages plus loin, la possibilité de dupliquer des êtres vivants est évoquée dans le livre (mais si j'en juge à la couverture...) Wait and see.
Il n'est pas nécessaire, je pense, de vous préconiser le relire les pages 120 et suivantes de " Le retour de l'Ombre Jaune ".
J'avoue avoir été très surpris de retrouver, non plus une similitude de thème, mais carrément des phrases ou des morceaux de phrase identiques dans les deux bouquins.
Je n'en tire aucune conclusion ni aucun jugement d'aucune sorte. Je vous livre juste ma découverte. Elle n'enlève rien au génie de Henri VERNES. Génie pour lequel plaide plus de 200 livres et des milliers de lecteurs enthousiastes de tous âges.Conclusion : Le responsable n'est il pas Ming lui même qui, du haut de sa mégalomanie n'a pas hésité une seconde à s'approprier une invention qui n'est pas la sienne ?
Note de l'éditeur: Mon cher Thierry, on ne peut que s'incliner devant ta science pour tout ce qui touche la SF ! Impressionnant et un excellent complément à la première partie de mon Dossier sur La Patrouille du Temps !!!
Thierry Araud18 septembre 2001