
ENTREVUE
Entrevue avec Henri Vernes.
Mai 1997.
Réaliser une entrevue avec Henri Vernes était un rêve de jeunesse. Certes, ce n'est qu'une entrevue faite par correspondance seulement mais ce n'est que partie remise. J'espère avoir le plaisir et l'honneur de le rencontrer un de ces jours face à face mais pour l'instant, je vous livre ici les résultats. Bien sûr, j'aurais bien aimé pouvoir lui faire préciser certains détails ou encore de lui demander d'élaborer sur certains sujets mais les restrictions de ce genre d'entrevue m'y ont empêché.Encore une fois, je tiens à remercier M. Vernes d'avoir bien voulu répondre à mes questions malgré son horaire de temps très chargé et je lui en suis reconnaissant. J'espère que cette entrevue vous donnera le goût de découvrir un des plus grand écrivains de notre époque mais si vous n'êtes pas déjà familier avec Bob Morane et Henri Vernes, c'est que vous faites partie de cette nouvelle génération qui a remplacé l'imaginaire par la dure réalité de la télévision et des jeux vidéo. Je vous plains !
1- On sait maintenant que, par contrat, vous vous deviez de remettre un nouveau Bob Morane à tous les deux mois. Est-ce que vous pensez que cette clause a été une des raisons du succès presque instantané des romans de Bob Morane ?" Il est évident que le succès de Bob Morane était en partie dû à la régularité des parutions qui devaient être assez rapprochées, de façon à ce qu'on n'en perde pas le souvenir. Quant à l'obligation d'écrire un Bob Morane tous les deux mois, elle n'était pas, comme on le pense souvent, portée au contrat. C'était une décision tacite.''
2- Si c'était à refaire, accepteriez-vous les mêmes conditions ? Avez-vous des regrets au sujet de cette condition d'écriture rapide ?
" Si c'était à refaire, et si j'avais l'âge que j'avais à cette époque, je le referais certainement. "
3- Votre ami, Jean Ray a dû subir les mêmes pressions lors de l'écriture des aventures d'Harry Dickson. Dans son cas, tout comme le vôtre, la rapidité n'a pas nui à la qualité ni à la popularité de vos oeuvres respectives. Que pensez-vous des romans actuels qui nous présentent des histoires de 700 à 800 pages (à la Stephen King) ? Personnellement, je trouve que l'on bourre les pages de détails insignifiants qui ne font pas avancer ni l'intrigue ni le déroulement de l'action. D'après vous, est-ce une mode ou bien une pression des éditeurs afin de nous présenter des romans très volumineux à des prix encore plus volumineux ?
" Personnellement, je n'aime pas trop, sauf peut-être si cela est dû à un écrivain de grand talent, la façon qu'ont les romanciers actuels de diluer leur intrigue dans un fatras de phrases et de mots inutiles. Stephen King: Je n'ai jamais réussi à lire un des livres au delà du premier chapitre ''
4- Vous avez rencontré Jean Ray en 1944 alors qu'il était âgé de 57 ans . Malgré le fait que vous n'aviez que 26 ans à l'époque, une solide amitié s'est nouée au fil des années. J'aimerais que vous nous racontiez les circonstances de cette première rencontre ainsi que les points communs qui vous ont rapprochés ( goût de l'aventure, la lecture, l'écriture ???)
" Pour ma rencontre avec Jean Ray, c'était en 1943. Je suis entré par hasard dans une maison d'édition où l'on donnait un cocktail à l'occasion de la parution de
" MALPERTUIS '', si je me souviens bien. C'est là que j'ai rencontré Jean Ray. Nous avons tout de suite sympathisé et notre amitié a duré jusqu'à sa mort. "
5- À un certain moment, alors que le succès de Bob Morane était phénoménal, avez-vous senti une pression insupportable de la part de votre éditeur ? Avez-vous songé à un moment donné à tout laisser tomber ou bien Bob Morane a-t-il toujours été pour vous un fils à qui l'on doit fidélité ?" Je n'ai jamais senti une pression insupportable de la part de mon éditeur à l'époque des débuts de Bob Morane. Bien sûr, il y avait le travail qui, à ce rythme là, se révélait très envahissant, mais c'était le revers de la médaille et il fallait l'accepter. "
6- Les aventures de Bob Morane ont été publiées par différents éditeurs au cours de votre illustre carrière. Avez-vous entrepris vous-même des démarches afin de pouvoir continuer à publier de nouvelles aventures ou bien n'avez-vous eu qu'à attendre les offres ?
" Concernant les différents éditeurs qui ont succédé à Marabout, j'ai toujours été l'objet d'offres sans que je doive aller quémander. "
7- Lorsque j'étais jeune, j'étais un fervent lecteur des aventures de Bob Morane. Par son entremise, j'ai pu également suivre les aventures de Nick Jordan (j'ai encore la collection complète ). Est-ce que vous entreteniez des relations amicales avec André Fernez ? Y a-t-il eu un genre de compétition amicale ?
" Je connaissais bien André Fernez qui, avant d'écrire Nick Jordan, était directeur littéraire du journal " TINTIN ". Pourtant, je n'ai jamais entretenu de relations amicales avec lui. Il n'y eut pas de compétition amicale non plus. On ne vendait qu'un seul Nick Jordan là où l'on vendait dix Bob Morane et André Fernez ne l'a jamais encaissé. Il est mort, comme Nick Jordan. Paix à leurs cendres. "
8- Par la suite, encore une fois toujours à cause de ma ferveur pour Morane, j'ai pu connaître des personnages aussi fascinants que DOC SAVAGE et DYLAN STARK. Que pensez-vous de l'oeuvre de Kenneth Robeson, un des maîtres du pulp américain ?
" Personnellement, j'aime bien Doc Savage. Je raffole des anciens Pulps américains dont je possède une petite collection. Je dois vous dire cependant que Doc Savage, à l'époque de Marabout, n'avait qu'un succès très relatif en Europe. Par contre, il continuait à en avoir beaucoup au Canada et c'est à l'intention des lecteurs québécois que Marabout continuait à en éditer les aventures. "
9- L'idée de mettre des illustrations dans les romans a été un éclair de génie. Je dois vous avouer qu'à part les couvertures de Pierre Joubert que je considère comme des classiques, ce sont les illustrations de Gérald Forton qui m'ont semblé les plus fidèles à la description que vous faisiez de notre héros et de ses compagnons. Parmi tous les dessinateurs qui ont participé à mettre en image vos écrits, y en a-t-il un qui est votre favori ? Un que vous avez détesté ?
" Je suis tout à fait d'accord avec vous. À l'intérieur des romans Bob Morane, les illustrations de Gérald Forton étaient les meilleures, contrairement à celles d'Attanasio souvent bâclées et d'un niveau artistique très relatif. Mon dessinateur favori, pour les B.D. tout au moins, était bien sûr William Vance ( à mon tour, d'être entièrement d'accord avec M. Vernes. JH). Coria est aujourd'hui en grands progrès. "
10- J'ai lu qu'au départ, M. Ming (alias L'Ombre Jaune) ne devait apparaître que l'espace d'un roman, LA COURONNE DE GOLCONDE. Pourtant, le cycle de l'Ombre Jaune est certainement le favori de vos lecteurs. Qu'est-ce qui vous a fait changer d'avis ? Quelles influences se cachent derrière ce personnage ?
" Monsieur Ming n'était qu'un personnage épisodique dans
" LA COURONNE DE GOLCONDE ". Je l'ai repris par la suite uniquement parce que j'avais besoin d'un adversaire à la taille de Bob Morane. Par la suite également, petit à petit, l'Ombre Jaune a pris de l'ampleur, d'aventure en aventure. "
Photo: Courtoisie Cactus Animation.
11- Pour les jeunes d'aujourd'hui, à l'ère de la vidéo, de l'informatique et des jeux électroniques, l'attrait de la lecture peut sembler bien pâle comparé à ces nouveaux médias. Est-ce que vous trouvez cela déplorable ou juste une évolution parfaitement normale ?" Oui, je déplore que l'ère de la vidéo et de l'informatique ait changé les habitudes des jeunes qui lisent de moins en moins. Pourtant, il s'agit là d'une évolution parfaitement normale et l'on n'y peut rien. Après tout, l'invention de l'imprimerie, jadis, a mis fin aux contes au coin du feu. "
12- C'est avec une grande tristesse que j'ai appris que le projet de film avait été annulé. On avait même parlé de Jean-Claude Van Damme pour le rôle principal. Que s'est-il passé exactement ? Est-ce que ce projet pourrait revivre ?
" Le projet de film cinématographique n'a pas été abandonné. Il demeure sous le coude. Comme la demande en dessins animés est plus impérieuse, on y a accédé toute affaire cessante. "
13- On est en ce moment en voie de produire des dessins animés tirés de vos romans. Est-ce que vous participez d'une quelconque façon à ce projet: Consultation, approbation des scénarios, de l'animation, etc. ?
J'ai pu voir à la télé un entrefilet où l'on annonçait la sortie de ces dessins animés pour janvier 1998. Inutile de vous dire mon impatience. Qu'est-ce qui vous a décidé à confier ce travail qui doit vous tenir à coeur à une compagnie basée ici à Montréal ? Est-ce un projet qui vous chatouillait depuis longtemps ?" Je ne collabore pas du tout aux scénarios des dessins animés. J'ai confié ce travail à une compagnie de Montréal parce qu'elle me semblait la plus capable de réaliser le projet. "
14- Je dois vous avouer que j'ai été un peu déçu à l'époque des télé-feuilletons que l'on pouvait regarder sur notre petit écran (surtout par le choix de l'acteur sélectionné pour incarner Ballantine ). J'aimerais connaître votre opinion à ce sujet.
" Les 26 téléfilms tournés jadis peuvent paraître aujourd'hui un peu décevants, démodés même, mais il faut se reporter à l'époque où l'on se contentait encore de peu."
" J'aimais bien Billy Kearns qui interprétait Bill Ballantine. Bien sûr, il était un peu petit de taille pour représenter ce colosse mais il avait la truculence indispensable au rôle. Billy Kearns et Claude Titre (Bob Morane) sont aujourd'hui tous deux décédés."
15- J'ai lu que vous aimiez mieux le cinéma américain qu'européen. Est-ce que vous allez au cinéma encore sur une base régulière ? Quels sont vos films favoris ? Vos acteurs favoris ? Vos directeurs favoris ? Je suis moi-même un inconditionnel de John Wayne
" Mes films favoris sont les films fantastiques des années 40-50 et même d'avant. J'aime aussi beaucoup les thrillers de cette époque. Pour moi, le chef -d'oeuvre du cinéma est le
" KING KONG " de 1933. En grand amateur de westerns, j'aimais, bien sûr John Wayne, surtout à ses débuts, dans
" LA CHEVAUCHÉE FANTASTIQUE " par exemple.16- La première fois que j'ai vu LES AVENTURIERS DE L'ARCHE PERDUE, j'ai tout de suite pensé à vous et à Bob Morane. D'ailleurs, le personnage d'Indiana Jones est un amalgame de Morane, Ballantine et Clairembart. Je me suis mis à rêver à un film de Bob Morane réalisé par Steven Spielberg Il est curieux de voir jusqu'à quel point vous avez été un précurseur avec vos aventures sur le cinéma américain actuel. On peut prendre, par exemple, votre idée pour LES GÉANTS DE LA TAÏGA et la transposer dans LE PARC JURASSIQUE. Et ce n'est qu'un début Est-ce que vous vous sentez un peu comme Jules Verne ou H.G. Wells à ce moment-là ?
" Je ne sais pas si Spielberg a lu Bob Morane mais il est évident que LES AVENTURIERS DE L'ARCHE PERDUE y ressemble fort. Quant à " JURASSIC PARK ", c'est " LES GÉANTS DE LA TAÏGA " dans lesquels on aurait remplacé les mammouths par des dinosaures. Et LE MONDE PERDU, n'est-ce pas un titre de Conan Doyle ? C'est un peu lourd comme plagiat. Mais Spielberg n'en est pas à son coup d'essai, et Crichton non plus. "
17- On connaît fort peu de choses sur votre vie privée. On sait que vous êtes un célibataire endurci, que vous avez beaucoup voyagé, que vous avez fait partie de la Résistance mais on ne fait qu'égratigner la surface. Le livre que j'attends depuis plus de trente ans, votre biographie verra-t-elle le jour dans un avenir rapproché ? Avez-vous l'intention de la rédiger vous-même ou de confier ce travail à un ami ou confident ?" Si un jour mes mémoires doivent être écrites, je le ferais moi-même bien entendu. "
18- Aujourd'hui, alors que je suis âgé de 42 ans, je relis encore avec délice les aventures de Bob Morane. Mes livres favoris sont ceux où l'action se déroule dans la jungle africaine ou équatoriale. Pensez-vous que l'on peut encore de nos jours rencontrer l'aventure, la magie et le mystère dans ces endroits privilégiés ou bien l'avancement de la civilisation (????) a-t-elle tout effacé ?
" Eh oui, la magie de l'aventure et du mystère dans la jungle est bien morte. Heureusement, il y a encore quelques petits coins où " la main de l'homme n'a pas encore mis le pied"".
19- Vous savez que je suis aussi un inconditionnel de votre grand ami Jean Ray. Je possède tous ses romans publiés chez Marabout et quelques-uns chez Néo également. Tout récemment, je relisais votre préface pour HARRY DICKSON / L'INTÉGRALE NO. 7 aux Éditions Néo et j'ai pu lire cette phrase: " En possession de la collection complète, j'aurais pu croire que ma route avec Harry Dickson s'arrêtait là. Eh bien ! non Elle devait suivre un autre tracé, mais ceci est une autre histoire.
Notez qu'à cette époque j'étais déjà, depuis pas mal de temps, l'ami de Jean Ray. Et j'ignorais encore que ce grand cachottier, ce Maître ès entourloupes, avait écrit quelque 105 aventures de Harry Dickson. Il ne devait me le révéler que plus tard. Presque le couteau sur la gorge. Le dos au mur. Mais ça aussi, c'est une autre histoire. '' Je considérerais cela comme une immense faveur si vous pouviez aujourd'hui pour la joie de nos lecteurs, nous la racontez cette histoire" Pour Harry Dickson, j'en ai suivi l'évolution jusqu'à ses nombreuses rééditions. Vous en raconter les détails ici serait trop fastidieux. Il vous suffirait de lire les nombreuses préfaces que j'ai faites dans Néo et dans d'autres recueils, notamment dans le premier " Volumes " Harry Dickson paru aux Editions Lefrancq. "
20- Presque 45 ans plus tard, Bob Morane semble ne pas avoir vieilli Vous, non plus ! Plus de 175 romans sans compter les bandes dessinées et vous êtes toujours fidèle au poste. Êtes-vous encore surpris de l'engouement de vos lecteurs pour votre personnage ou bien, après toutes ces années, êtes-vous un peu blasé ? En cours de route, avez-vous eu des regrets ou, si c'était à recommencer, le feriez-vous de la même façon ?
" Recommencerais-je de la même façon ? On a posé cette question à beaucoup de gens mais je n'en connais aucun qui soit retourné en arrière pour en faire l'expérience. "
Scans: Ronald McGregor
Johnny Hart