ENTREVUE


Entrevue avec Henri Vernes.

Mai 2001.


(Petits bavardages entre le père de Bob Morane et une fan.)

Tout a commencé par un courriel de Johnny. Quand j'ai lu qu'il me proposait sa place pour interviewer Henri Vernes à Paris, je suis tombée de ma chaise ! Oui, certes, je rêvais de le rencontrer, de passer un moment en sa compagnie et en même temps, je trouvais cela bien audacieux …

Alors, c'est par un bel après-midi, sous un soleil resplendissant que je me suis dirigée, le 10 mai dernier, vers la célèbre brasserie belge BOUILLON RACINE, tout près de Gilbert Jeune au cœur du Quartier Latin. Didier Pasamonik, qui m'avait accueilli dès mon arrivée, m'a proposé d'aller à la table d'Henri Vernes pour écouter et voir comment se passait l'entrevue avec un autre journaliste. Tout au long de l'après-midi, d'autres journalistes sont venus et cela ressemblait plus à une conversation autour d'une table tout en prenant un café ou un coca (pour H. Vernes).

Le père de Bob Morane s'est montré agréable, disponible et aussi très taquin parfois … Il m'a bien charrié sur Don et le Berseker. J'avais une trouille du tonnerre mais j'étais armée avec les questions de Johnny.

C'était tous des pros, et moi, je débarquais là-dedans, pauvre ignare que j'étais. Mais la gentillesse de Didier Pasamonik et la disponibilité de l'auteur de Bob Morane, s'ils n'ont pu m'ôter ce côté un peu gauche de l'amateur, doublée d'une timidité face à ce drôle de type, m'ont offert un grand moment de joie, d'espièglerie même et une conversation des plus enrichissantes.

Voici le résultat.


S.B.: Durant votre longue et fructueuse carrière, les aventures de Bob Morane ont été publiées par différents éditeurs et pourtant ce n'est que maintenant que vous décidez de vous lancer dans l'aventure de l'édition avec Ananké qui fonctionne sous forme de partenariat. Pourquoi maintenant ?

H.V.: Non, je ne me suis pas lancé. Vous savez, je ne fais partie que vaguement des Éditions Ananké mais plus pour faire plaisir. Moi, j'aime autant ne pas être l'éditeur de mes propres romans et puis, je ne suis pas un commerçant. J'écris des bouquins et d'autres les vendent. Mais comment vous savez que j'ai une petite part dans Ananké ? J'ai fondé cette maison d'édition parce que, finalement c'est moi qui ai inventé le nom d'Ananké, c'est donc tout à fait normal que j'aie des petites parts, tout au moins sur un plan philosophique.

S.B.: Donc, vous n'avez aucun rôle défini dans ce partenariat, ni sur la politique de distribution ou réédition de Bob Morane ou d'autres auteurs ?

H.V.: Non, mais peut-être que je pourrais dire à Claude Lefrancq : " Tiens, ce serait une bonne idée d'éditer ce personnage " par exemple, mais mon rôle ne va pas plus loin, c'est lui qui décide.

S.B.: Les Éditions Ananké vont republier les aventures de Harry Dickson, cela ne vient pas de vous ?

H.V.: Harry Dickson, oui, parce que j'étais l'ami de Jean Ray et que c'est moi qui l'ai relancé mais ce n'est pas moi qui prend les décisions de toute façon. Je donne de temps en temps une idée à Claude Lefrancq mais c'est à lui de la prendre ou de ne pas la prendre.

S.B.: Donc, vous ne connaissez pas vraiment la politique de réédition de Bob Morane ?

H.V.: Si, je la connais. Je sais qu'on va rééditer, par exemple, une douzaine de Bob Morane et trois ou quatre suites de l'intégrale par an. Je suis donc au courant des rééditions car je dois m'occuper de corriger et de fournir les anciens textes.

S.B.: Quand on regarde la liste de diffusion des Éditions Ananké,
(Note de l'éditeur : Vous pouvez consulter cette liste en cliquant sur le lien suivant:
( http://www.imaginaire.ca/BobMorane/ResumesAK.htm )
le Cycle de l'Ombre Jaune est en tête de publication et de distribution bien que ce Cycle ait été maintes fois réédité par les éditeurs et qu'en revanche, d'autres titres chez Marabout ne l'ont jamais été sans oublier les deux inédits de la collection Bibliothèque Verte et les deux derniers inédits aux Éditions Fleuve Noir, LA CITÉ DES RÊVES et RENDEZ-VOUS À MARIPASOULA...

H.V.: Il faut vous rendre compte que l'Ombre Jaune a été beaucoup réédité parce que c'est un cycle assez important et que l'Ombre Jaune est très recherché par les lecteurs. En général, les gens aiment bien l'Ombre Jaune. Ceux qui n'ont pas été réédités, c'est parce qu'on les considère moins importants que les autres, mais on le fera.

S.B.: Ananké réédite LE PHARAON DE VENISE qui est assez recherché…

H.V.: Oui, on a décidé de le republier parce que LE PHARAON DE VENISE est sorti juste avant la faillite des Éditions Lefrancq et donc ce titre n'a pas été beaucoup distribué dans le commerce et il est très demandé. C'est un des derniers romans que j'ai écrit et à cause de sa rareté, il est effectivement très recherché.

S.B.: Et pour LA CITÉ DES RÊVES et RENDEZ-VOUS À MARIPASOULA ?

H.V.: Oui, ce sont des livres qui n'ont pas été réédités chez Lefrancq et c'est pourquoi on les rééditera chez Ananké.

S.B.: Il y a aussi les MURAILLES et les PÉRILS D'ANANKÉ qui sortiront prochainement et c'est tant mieux parce que beaucoup considèrent le Cycle d'Ananké comme votre chef d'œuvre. Vous êtes d'accord avec cette affirmation ?

H.V.: Je ne sais pas. Ananké a été fait parce qu'à l'origine je voulais que Marabout publie de plus grands volumes, ce qui fait que c'étaient des titres un peu plus étoffés. Mais en réalité, Monsieur Gérard n'a pas voulu et on a les publié comme les autres titres de la collection Pocket Marabout mais en volume double. Alors évidemment, j'ai étoffé ce cycle d'Ananké et j'y ai mis des choses qui pourraient être supprimées, trop longues.

Par exemple, dans les ANGES D'ANANKÉ, c'est trop long. Il y a toute cette étude des Anges quand ils pratiquent leur forme de jiu-jitsu et de karaté. C'est un peu trop long à mon goût, mais bon, cela a été fait ainsi.

S.B.: Moi, je n'ai trouvé aucune longueur. J'ai lu le Cycle d'un trait avec LA DERNIÈRE ROSACE, cette courte nouvelle inédite qu'on a incluse dans le Volume Lefrancq.

H.V.: Je suis ravi de vous l'entendre dire. On m'a dit qu'il fallait que je fasse une fin à Ananké afin de clore le Cycle et pour offrir quelque chose de nouveau aux lecteurs. J'ai donc inventé LA DERNIÈRE ROSACE.

D'ailleurs, je ne vous cache pas qu'on me demande de continuer, alors ce sera La dernière des dernières rosaces.

S.B.: Ce sera LA PÉTALE DE LA ROSACE ?

H.V.: J'ai l'impression que je commence à carburer, comme on dit en français, j'ai envie de mêler le miroir avec les rosaces.

S.B.: Plus le Berseker ?

H.V.: Ah, vous aimez bien les grands mecs costauds : " Servez-moi un Berseker tous les soirs ! " (rires)

S.B.: Ben, on a le droit de rêver mais il a quand même pas l'air d'avoir bon caractère…

H.V.: C'est à dire qu'à son époque, c'était celle des Vikings et ce n'étaient pas des enfants de chœur, ces mecs. Mais oui, je crois que je vais faire revenir le Berseker, je penserai à vous. On va faire un truc avec une certaine Sophie enlevée par un Berseker pour la bonne cause, hein ?

S.B.: Euh, oui …. (Ne pas se déconcentrer…) En fait, certains disent que ce n'est pas vous qui avez écrit le Cycle d'Ananké. Qu'avez-vous à répondre à ces détracteurs ?

H.V.: Ah bien non, ce n'est pas moi ! C'est le petit singe qui est sur mon épaule ! Vous ne le voyez pas mais il y a un petit singe, oui, c'est lui qui écrit tout cela. Nous sommes tous des singes, vous savez, il faut laisser les gens parler. Il y a une seule chose qui est certaine, c'est que ce ne sont pas eux qui l'ont écrit.

Ce n'est pas général mais cela m'est arrivé à quelques reprises. J'établis toute l'action du roman et j'ai quelqu'un qui me fait un premier jet et un découpage, un peu finalement comme un dessinateur de bandes dessinées qui lui a quelqu'un qui lui fait son crayonnage dans lequel il remet de l'encre. Vous avez certains dessinateurs qui ne font presque rien que la mise à l'encre, ce que fait Vance très souvent d'ailleurs. Moi, je remets tout le Bob Morane en musique. Cela m'arrive quelques fois mais pas systématiquement. Donc, pour le Bob Morane, j'ai quelqu'un qui me débroussaille l'action. Je dois tout réécrire. Et puis, il y aura bien quelqu'un qui finira par les écrire à ma place puisque je ne serai plus là.

Moi, quand je mourrai, quand je sortirai, quelqu'un pourra écrire les aventures de Bob Morane. Ce n'est pas moi qui suis important, c'est le personnage. À une certaine époque donc, pour certains titres, je donnais le canevas à quelqu'un et je le faisais mettre en musique et je ré-écrivais tout. Mais, justement là, je pouvais ré-écrire mais quand je serai mort, plus de problème.

S.B.: Comment est née l'idée d'Ananké ?

H.V.: L'idée est venue en jetant une pierre dans l'eau avec les différents cercles concentriques et j'ai donné le titre d'Ananké parce que je me suis trompé. Malpertuis, dans le film, quand ils arrivent dans le couvent des Barbuscins, il y a une barque échouée et cette barque s'appelle Ananké et moi j'ai toujours cru que dans le MALPERTUIS de Jean Ray, il y avait le nom d'Ananké, pourtant c'est une invention du film. Ananké veut dire simplement le destin en grec.

S.B.: Vous allez publier un inédit environ tous les trois mois, qu'est-ce qui vous pousse à vous imposer ce rythme ?

H.V.: Non, j'en fais deux par an seulement. Attendez … Ah si ! J'en ferai quand même quatre par an !

Vous savez, la politique éditoriale n'est pas encore définie… On va ressortir la série Ananké par petits volumes mais c'est encore un projet, des projets qui, peut-être ne se réaliseront pas.

S.B.: Ce serait très bien de rééditer en petits volumes, parce que les Volumes et les Intégrales qui coûtent dans les 140 Francs français ne seront pas achetés par les ados. Les petits volumes le seront plus facilement. Il vaut mieux des petits prix parce qu'avec tous les choix qu'ils ont à faire … Ceux de mon entourage, me les empruntent. Notamment, LA VOIX DU MAINATE qui est un des titres préférés de l'un d'entre eux.

H.V.: Je trouve cela très curieux, beaucoup de jeunes lisent des Bob Morane qu'ils trouvent dans le grenier de leur grand-père. Des aventures écrites il y a plus de quarante ans, que moi je trouve tout à fait obsolètes et eux trouvent cela très bien, cela les amuse très fort. Je pense que, finalement les jeunes n'ont pas notre sens critique quoique même des adultes aiment aussi ceux-là. Donc, l'important c'est qu'ils ont une distraction pendant quelques heures.

S.B.: La fascination qu'exerce Bob Morane sur ces jeunes et moins jeunes, même si l'histoire est obsolète, réside peut-être dans le fait qu'ils peuvent s'identifier au héros, soit par la peur qu'il ressent face au danger ou tout simplement, ils peuvent, l'instant de quelques pages se mettre dans sa peau et devenir un héros eux aussi.

H.V.: Ah oui, il n'y a pas d'intérêt à être courageux si on n'a pas peur. J'écris pour distraire les gens. Si cela les amuse, tant mieux. Il y a aussi l'aspect " civique ", respect de l'autre, de la vie : il y a aussi tout ceci qui court dans Bob Morane.

S.B.: Pour en revenir à la politique de réédition, le fait qu'on réédite souvent les mêmes volumes n'est pas aussi destiner à appâter le bon vieux collectionneur nostalgique prêt à ouvrir son porte-monnaie pour se procurer la enième édition ?

H.V.: Non, je ne pense pas qu'aujourd'hui 150 Francs français soient beaucoup d'argent. De nos jours, 150 francs n'est pas une somme importante. . Je vois dans les séances de dédicaces des gens qui achètent 3 volumes, le CYCLE DU CRAPAUD, L'ŒIL DE L'IGUANODON, etc. Ils sortent avec une pile de bouquins et vont en arriver à 1000 FF.

S.B.: Oui mais ici, vous parlez des passionnés, c'est dans le cadre des séances de dédicaces !

H.V.: Oui, oui …. Mais les Volumes et les Intégrales marchent très, très bien. Ce n'est pas un problème d'argent. L'argent, ça ne compte plus. Ils ont plus d'argent à dépenser, alors c'est moins grave. Un petit volume, vous le payez dans les 50 FF, si vous prenez un gros volume, vous aurez cinq à six histoires pour le prix de trois !

S.B.: Mais par rapport à un jeune public et son argent de poche, il doit acheter ses disques, ses jeux, ses livres, etc. et malheureusement, il va vite faire le choix entre le CD et le gros volume.

H.V.: Il est vrai qu'on a beaucoup de concurrence. S'il achète son jeu vidéo, il n'a pas les moyens de s'acheter son disque, son Bob Morane, sa marijuana… La cocaïne ? Pas question, trop cher ! Il faut faire un choix.

S.B.: Wow, quel regard sur la jeunesse ! Certains profs, peu c'est vrai, affirment encore parfois que ce n'est plus pour les ados que de se plonger dans les aventures de Bob Morane. On conseille plus les romans de Harry Potter, par exemple.

H.V.: C'est vrai mais plus maintenant. Il faut bien vous rendre compte que les professeurs actuels sont des gens auxquels on a interdit, il y a 25 ans de lire Bob Morane. Il y a eu une époque où on interdisait de lire des Bob Morane, on les déconseillait. Si vous saviez combien de lecteurs m'écrivent pour me dire : " Je lisais les Bob Morane sous mes draps avec une torche électrique ".

Maintenant, on donne à lire des Bob Morane dans les écoles et on leur demande d'en faire une étude.

S.B.: Vous êtes d'accord, comme beaucoup de collectionneurs, que l'âge d'or des aventures de Bob Morane, c'est l'époque Marabout ?

H.V.: Je suis d'accord avec cette affirmation ! Surtout pour les plus âgés. C'est leur jeunesse et tout le monde reste attaché à cette période de notre vie. Moi aussi, j'achète les bouquins que j'ai lu dans ma jeunesse mais j'ai soin de ne pas les relire pour ne pas être déçu et garder mes illusions.

S.B.: Cela fait un moment qu'on parle de faire un film.

H.V.: Il y a un projet de film avec le réalisateur du " LE PACTE DES LOUPS ", qui est un grand fan de Bob Morane. Cela collerait bien à sa façon de filmer. Il y a de gros pourparlers. Le monde du cinéma est un monde difficilement abordable.

J'ai bien connu Gans avant qu'il fasse du cinéma, quand il dirigeait une revue et c'est un fan de Bob Morane. C'est un mordu et il a écrit à gauche et à droite qu'il aimerait bien faire un film sur Bob Morane. Les Canadiens qui s'occupent du projet BM ont rencontré le producteur de Gans à Cannes. Ils m'ont téléphoné pour me dire que c'était dans la bonne voie, que c'était un film à gros budget et qu'ils passeraient me voir à Bruxelles. Je les attends toujours.

Gans veut l'Ombre Jaune. Il y a quelques années, il avait fait un très bon scénario. Je lui ai juste reproché de l'avoir fait dans le rétro vers les années 60. (Note de l'éditeur : On sait que maintenant, ce projet a reçu le feu vert…)

S.B.: Parce que dans les années 90, lors de votre séjour au Québec, on vous a vu sur plusieurs plateaux de télévision avec un scénariste (Note de l'éditeur : Il s'agissait de l'écrivain québécois, Paul Ohl) qui parlait du scénario, dans quels endroits du monde cela serait tourné, etc … Il y a même une anecdote avec la rumeur de Roch Voisine comme acteur pour jouer le rôle de Morane.

H.V.: Oui, j'ai eu le secrétaire de Roch Voisine qui m'écrivait que RV voudrait bien faire Bob Morane, que RV allait m'écrire, qu'il a demandé mes coordonnées… Moi je veux bien (rires) mais je n'ai rien à dire.

S.B.: Est-ce que Bob Morane a une vie sexuelle ? (Souriez, les gars, vous vous la posez tous !!!)

H.V.: Ah oui ! Parce que pour mes petites amies, j'écris toujours un texte après le mot " FIN " (rires). Mais non, ce n'est pas vrai mais on m'a souvent demandé de faire une suite.
(C'est malin, ça, quel scoop ça aurait été !)

S.B.: Le phantasme pour un gamin de l'époque (je parle pour les vieux, et vlan ! Ceux qui ont les tempes grisonnantes …), c'est non seulement la plastique mais aussi l'image de femmes fortes, elles sont presque le côté féminin de Bob Morane. Elles sont féminines quand même mais émancipées avant l'heure.

H.V.: Elles dirigent, elles savent se battre et peuvent coller une raclée à Bob Morane. Il reste aussi galant, à tort parce qu'il a pris une raclée monstre une fois contre Miss Ylang-Ylang. Avec Sophia Paramount aussi dans S.S.S., quand elle rencontre Bob Morane et Bill Ballantine, elle envoie Bob dans " les patates ".

S.B.: Les aventures de Bob Morane pourraient-elles suivre l'actualité ?

H.V.: Non, pas vraiment. Je ne peux pas faire un Bob Morane au Kosovo. Déjà, c'est une histoire politiquement embêtante et en plus si j'avais écrit un bouquin sur le Kosovo quand j'ai écrit PANIQUE DANS LE CIEL, ce serait démodé comme une crinoline. Par exemple, quand j'ouvre un de mes livres et que je lis " la splendide caravelle d'Air France … ", quel est le jeune de 16 ans aujourd'hui qui sait encore ce que c'est qu'une caravelle ? Cela se démode très vite, j'essaie un petit peu de tenir ma barque au milieu du courant.

LE SAMOURAÏ AUX MILLE SOLEILS : Aujourd'hui, ce n'est plus possible. Des vieux Japonais qui vivent dans une île…. Vous savez ce qui m'a donné l'idée d'écrire cela ? Laurel et Hardy ! Dans un film où Laurel est encore, 30 ans après, dans sa tranchée en train de marcher. Et c'est une histoire qui est réellement arrivée à des Japonais restés longtemps dans la jungle.

S.B.: Oui, mais le personnage de Morane ne se démode pas ?

H.V.: Dans les moments d'action, il ne se démode pas mais dans les détails si. Mes idées écologiques, je les ai donné à Bob Morane, par exemple. L'idée du bien et du mal, je ne l'ai pas tellement parce que le bien et le mal n'existe pas. Le bien d'aujourd'hui devient le mal de demain et vice versa.

S.B.: Bob Morane et l'Ombre Jaune combattront un jour ensemble ?

H.V.: Oui, peut-être. Bien que l'Ombre Jaune soit un personnage qui commence à avoir tout fait .

S.B.: Il faudrait un autre vilain ?

H.V.: C'est difficile de trouver un autre vilain aussi méchant avec un impact comme celui de l'Ombre Jaune. Orgonetz, l'homme aux dents d'or, c'est simplement une crapule.

S.B.: J'en reviens et termine avec ces questions sur les rééditions. Pour satisfaire une petite curiosité, dans la collection Marabout Junior, les couvertures de Joubert ont été retouchées, mais pour Echec à la main noire en type 5 et 6, on a complètement changé le concept de la page de couverture, vous vous souvenez des raisons ?

H.V.: Pour changer. On décide que la présentation n'est plus dans le vent, pourtant cette première illustration est meilleure que la seconde. On change pour faire plus mal, moins bien, c'est le commercial qui décide de cela, pas moi.

S.B.: Vous dites que les couvertures de Joubert étaient retouchées parce qu'il dessinait un petit peu des minets et que vous vouliez un personnage plus adulte pour Bob Morane. Vous trouvez que les nouveaux visages de Bob et Bill dessinés par Franck Leclercq sont plus adultes ?

H.V.: Vous savez, cela me dépasse un peu, tout cela. Moi, je ne peux pas toujours dire non. Il est certain que dans ce dessin-là (celui de F. Leclercq) Ballantine est un peu jeune aussi. Je l'ai dit à Claude (Lefrancq) d'ailleurs. Mais lui, il préfère l'aspect plus jeune de Bob Morane.

S.B.: Pour moi, Forton, c'est le meilleur.

H.V.: C'est vrai que Forton le dessine très bien. Forton fait un très, très beau Bob Morane. Coria a fait un Bob Morane beaucoup plus jeune aussi.

S.B.: Bill est bien rendu par Coria également.

H.V.: Oui, Bill est très bien fait. Mais finalement, Bob Morane est un personnage assez neutre, c'est un personnage qui n'a pas de défauts, il n'a que des qualités, il est un peu taillé d'une façon statique.

S.B.: Pénible à vivre s'il existait réellement …

H.V.: Oui, parce que trop parfait. Tandis que Bill, lui, boit du whisky, déconne, parle argot, il a plus de personnalité que Bob Morane. En fait, Bob Morane est le personnage le moins important des romans. Un personnage très manichéen, ce qui est la qualité ou le défaut de tous les personnages de ce genre.

S.B.: C'est pour cela qu'il pourrait être démodé ?

H.V.: Non, parce qu'un personnage insipide ne se démode pas justement parce qu'il n'a pas de défauts. Je préfère de loin Don à Bob Morane. Don est un personnage qui souffre, qui a mal, qui se défend comme on se défend dans la réalité.

Exemple : Bob Morane ne tire pas dans le dos : mais c'est complètement con ! Parce que quand on est en danger, on tire dans le dos de n'importe qui. Moi, il y a un gars qui me tombe dessus, si je réussis à le bousculer, je le tape par derrière … Cela, c'est un côté qui n'est pas humain chez Bob Morane.

Mais c'est moi qui le voulait ainsi au départ, j'écrivais pour des jeunes, il fallait que je garde l'église au milieu du village. Il fallait que Bob Morane soit beau, bon, j'évite toujours la religion comme moi-même je n'en ai pas …

S.B.: Ming est bouddhiste ?

H.V.: Ming, c'est autre chose, il est contre toutes les religions et puis Ming, c'est un mauvais. Il doit avoir des défauts, beaucoup de défauts.

S.B.: Bill Ballantine a été créé pour contrebalancer la perfection de Bob Morane ?

H.V.: Pas seulement ça. J'ai aussi créé Bill Ballantine pour pouvoir faire des dialogues. Parce que le dialogue Bill et Bob donne beaucoup de vie au récit. C'est pour cela que j'aime moins écrire des aventures où Bob est tout seul.

S.B.: A l'époque, Bob Morane voyageait beaucoup.

H.V.: Oui, mais il y a 48 ans de cela. Avant, les Jivaros coupaient et réduisaient les têtes, maintenant ils se baladent avec des transistors. Des lions près des villages africains, c'est fini maintenant. On les chasse à coups de bâton quand il en reste. Et tout ce monde d'aventure est quasi terminé.

S.B.: Il n'y a plus de terres vierges, plus d'endroits d'aventure ?

H.V.: J'en invente pour le besoin de la cause. LA FILLE DE L'ANACONDA que je vais commencer dans quelques jours, se passe dans une vallée perdue de la cordillère des Andes dans un truc très réduit.

Auparavant, il y avait toujours du brouillard à Londres, maintenant, il n'y en a plus.

S.B.: Il faut se tourner vers le fantastique ?

H.V.: Cela, je l'ai fait il y a longtemps et j'ai pris le fantastique parce que primo, cela me permet de voguer plus avec mon imagination et puis si j'avais continué comme avant, c'était toujours la même jungle, le même trésor, la même orpheline à secourir … et je me répète suffisamment comme cela.

S.B.: C'est le monde de Jean Ray qui vous a décidé ?

H.V.: Non, je lisais du fantastique parce que j'aimais cela et j'ai lu Jean Ray avant de le connaître. Je l'ai connu lors de la sortie de MALPERTUIS. C'est un des plus grands auteurs de Fantastique de tous les temps.

S.B.: Bon, je voudrais parler de vous maintenant. Vous êtes un auteur très populaire mais aussi très mystérieux, vous ne donnez pas tout…

H.V.: Je ne me donne jamais complètement. J'ai su par les femmes ce que cela coûtait que de se donner complètement, alors maintenant j'évite. Mais continuez quand même (rires).

S.B.: Qui vous a approché pour faire une biographie sur vous à part Jacques Dieu ?

H.V.: Beaucoup de gens voudraient mais celle de Jacques Dieu est très belle, très beau livre, à peine quelques coquilles, mais je pense que la seule personne qui pourrait écrire une biographie de moi, c'est moi … Mais je mentirai beaucoup et je ne me donnerai pas complètement non plus (rires).

S.B.: J'ai eu l'occasion d'entendre Jacques Dieu répondre à une question sur vos qualités et vos défauts. Je passe sur les qualités, les défauts étant toujours plus intéressants. Il a vraiment hésité avant de trouver mais a fini par dire que vous ne saviez pas vous livrer, que vous vous cachiez derrière l'écran " Henri Vernes "

H.V.: Et de mes lunettes foncées, cela aussi, on le dit beaucoup.

S.B.: Que vous ne vous laissiez jamais aller à un sentiment personnel…

H.V.: C'est à dire qu'on m'interroge sur Bob Morane, pas sur moi. Bob Morane, c'est une chose et ma vie, c'est autre chose. Je vais vous révéler quelque chose : je n'ai jamais rêvé de Bob Morane. Quand je termine la dernière page d'un livre, je la mets sur le côté et je l'oublie. C'est fini. Après c'est moi, c'est ma vie. On a beaucoup mélangé Bob Morane et Henri Vernes. On a commencé par dire que j'étais un grand voyageur, j'ai roulé ma bosse, c'est tout. Puis, j'ai été un grand aventurier et maintenant le bruit court que je suis un baroudeur. Je ne suis pas non plus un grand journaliste, j'ai juste fait de grands reportages.

S.B.: Justement, parlons de journalisme. Vous avez dit qu'un journaliste ne doit pas forcément dire la vérité, il doit l'enjoliver. Vous ne mélangeriez pas avec le métier de romancier ? Un journaliste se doit de dire la vérité.

H.V.: Non, un journaliste ne doit pas dire la vérité parce que tous les grands journalistes comme Kessel, Albert Londres, ils écrivent en faisant un parallèle à la réalité. Ils sont des grands journalistes pour ça. C'est un peu le musicien de jazz qui a son thème et qui improvise. C'est ainsi que je comprends le journalisme. Ce n'est pas pour cela qu'il faut inventer des trucs, hein ? Mais il faut savoir aussi voir les choses comme un romancier, comme un artiste. Les impressionnistes en peinture, ils ont toujours menti et ce sont pourtant de très grands peintres.

S.B.: Vous pensez que le monde est fait de mensonges ?

H.V.: Oui, je crois.

S.B.: Pourtant vous râlez après cela, vous dites que les gouvernements mentent, qu'il y en a marre…

H.V.: Oui, tout est mal foutu.

S.B.: Et vous pensez qu'il n'y a que deux solutions, celle où on courbe l'échine et on subit et celle qui est de poser des bombes mais de façon anarchiste.

H.V.: Certainement, mais maintenant ce qui est terrible c'est que les bombes ne font plus rien. Au 19ème siècle, les anarchistes ont révolutionné la société en mettant des bombes et c'est ce qui a poussé le socialisme en avant.

S.B.: Ming, c'est l'anarchiste total.

H.V.: Bien sûr, Ming est un Personnage. Bob Morane est tout à fait d'accord avec lui mais il lui reproche évidemment la façon dont il agit mais Ming est un joueur. Ce n'est pas tellement foutre le monde en l'air qui l'intéresse, c'est faire ce qu'il faut pour foutre le monde en l'air qu'il veut, c'est un grand joueur.

S.B.: C'est un peu vous, vous ressemblez plus à Ming qu'à Bob, non ?

H.V.: Ça, c'est à cause de mes cheveux (rires).

S.B.: Ce n'est pas vrai, vous n'êtes pas des enfants de chœur, tous les deux.

H.V.: Je collerais bien des bombes parfois mais je n'en ai pas le courage.

S.B.: Ming assume et les met à votre place ?

H.V.: Bien sûr ! …. Ce que vous me faites dire !!!

S.B.: Concernant les autres héros que vous avez créé… Au sujet des Don, Ananké va les rééditer ou c'est une histoire terminée pour vous ?

H.V.: Je ne sais pas. Don, tout le monde sait que c'est moi et cela fait peut-être un peu tort à Bob Morane, le côté moral de Bob Morane est un peu ébranlé. J'ai fait Don parce que Fleuve Noir me l'a demandé. C'était Patrick Séry à l'époque qui m'a dit :
" Pourquoi tu ne fais pas une sorte de SAS ? " et j'ai commencé à faire des Don. J'en ai fait 11 et puis j'en ai eu marre et j'ai arrêté.

S.B.: Vous avez écrit un roman de Singleton et après plus rien.

H.V.: J'en ai écrit deux, dont un qui n'a jamais été publié. Je les ai écrit avant les Bob Morane en 1950, 51, c'était une quasi-commande.

Si vous allez chez un éditeur et que vous lui dites que vous avez envie d'écrire ceci, il va dire non. Mais, il va vous dire " Vous savez, j'ai envie que vous m'écriviez ceci ".

S.B.: Wulff le Berseker, il a été refusé par les maisons d'éditions ou cela est toujours resté un concept ?

H.V.: J'avais écrit un scénario avec un miroir où Wulff, le Berseker passait le miroir pour fuir une sorcière et il arrive sur un quai à New-York parmi les clochards avec qui il doit se battre. Et là, une femme riche et très belle le prend dans sa Rolls, etc …

S.B.: Jeune, vous avez travaillé dans la bijouterie de votre beau-père.

H.V.: Oui, en 1938, j'ai rencontré la fille d'un bijoutier d'Anvers que j'ai eu le tort d'épouser. Bon, je l'ai épousé et comme j'avais 20 ans, je suis rentré dans la taillerie de diamants de mon beau-père.

S.B.: Et vous vous êtes découvert une passion pour les pierres précieuses ?

H.V.: Non, pas du tout !!!

S.B.: Pourtant, elles ont une place prépondérante dans les aventures de Bob Morane. On n'a qu'à penser à des titres comme LA RIVIÈRE DE PERLES, LES JOYAUX DU MAHARAJAH, LE COLLIER DE ÇIVA, L'ŒIL D'ÉMERAUDE et combien d'autres…

H.V.: Non, mais j'aime bien les bijoux anciens, barbares, baroques. J'en ai dans ma collection d'ailleurs.

S.B.: Et les collections d'armes anciennes ?

H.V.: J'en fais collection, pas tellement mais j'en ai quand même du Moyen-Âge. J'en ai eu beaucoup plus jadis mais maintenant, je me suis calmé.

S.B.: En ce qui concerne les dessins animés, y aura t-il une seconde série ?

H.V.: Il y a deux séries de 13 épisodes, ce qui en fait 26 en tout. Il y a des pourparlers pour une seconde série de 26 épisodes. Seulement, il y a un problème : C'est que les Allemands sont de gros co-producteurs de cette série et sans eux on ne peut rien faire. Il se trouve que l'audiovisuel marche très mal en Allemagne. Les grosses compagnies ne sont pas très bien dans leurs bottes sur le plan financier alors cela ne se fait pas.

S.B.: Vous aimez les dessins animés ?

H.V.: Oui, cela m'a plu. Le logo est très beau (je sais, moi aussi je craque !!!). C'est très différent au point de vue graphisme de l'idée qu'on se fait de Bob Morane par rapport à son graphisme habituel. Mais ce qui est très étonnant, cela m'a beaucoup plu . En général, les fans de Bob Morane, qui sont pourtant très stricts, ont bien encaissé.

S.B.: Certains n'ont pas apprécié, pas sur le plan du graphisme mais au sujet des scénarii.

H.V.: Effectivement, ils ont modifié les histoires afin de pouvoir les réaliser dans un espace-temps d'une vingtaine de minutes. Mais ce support est différent de l'écriture d'un roman, c'est un autre langage. Ce sont les fanatiques qui n'ont pas aimé qu'on touche à des livres qu'ils considèrent comme sacrés… Je ne sais pas trop pourquoi…

S.B.: Pourquoi n'ont-ils pas profité du dessin animé pour sortir une ligne de produits dérivés comme des figurines, par exemple ? (Je sais, j'y tiens à ces figurines …)

H.V.: Les produits dérivés comme les figurines, t-shirts, tout cela, on en a fait d'une façon sporadique (Quoi !!!! Où, où ???) et puis personne ne s'en ait occupé vraiment. En fait, le merchandising marche très bien pour les personnages humoristiques.

S.B.: Euh, Batman, ce n'est pas un personnage humoristique.

H.V.: Aux États-Unis, c'est différent. C'est plus systématique. Mais moi, j'aimerais bien. Mais c'est une société canadienne qui a les droits et tant qu'ils ne font rien, je ne peux rien faire.

S.B.: Et pour terminer, si je vous demandais de nommer vos cinq romans favoris de Bob Morane.

H.V.: Le premier qui me vient à l'esprit est LES CHASSEURS DE DINOSAURES. Ensuite, les romans qui composent le Cycle du Temps mais surtout LES SORTILÈGES DE L'OMBRE JAUNE, LA FORTERESSE DE L'OMBRE JAUNE et LES BULLES DE L'OMBRE JAUNE. Ensuite, je terminerais par LES BERGES DU TEMPS que j'ai bien aimé.

Le reste de ce qui a été dit est plus personnel, plus humoristique parfois et aussi plus délirant. J'ai passé un merveilleux moment avec le père de Bob Morane.

Merci Monsieur Vernes, je vous embrasse.

Je voudrais encore une fois remercier Didier Pasamonik et surtout Johnny, car sans lui, jamais ce moment magique n'aurait eu lieu.

Note de l'éditeur: Je voudrais à mon tour remercier Didier de m'avoir contacté et de m'avoir offert l'occasion de discuter avec Henri Vernes. Ma dernière entrevue avec le grand homme remontait à quatre ans exactement et j'étais emballé d'avoir la chance de pouvoir lui poser d'autres questions mais il y avait un hic. Cela se passait à Paris et j'étais coincé à Montréal.

J'ai donc pensé à ma copine Sophie, que je considère comme une soeur pour prendre ma place. Je lui ai demandé tout simplement de se transformer en Sophia, reporter de choc et de charme. Dans le fond, il n'y avait qu'un "a" de différence. Je savais toutefois que ce ne serait pas facile pour ma copine qui n'avait jamais fait face à ce genre de "challenge" alors j'ai préparé une série de questions et nous y avons travaillé ensemble jusqu'à ce qu'elle se sente à l'aise pour les poser et surtout réussir à sonder Henri Vernes qui lui, est un vieux renard de l'interview.

Le résultat a été au-dessus de mes espérances. J'avais confiance à Sophie car je savais qu'elle connaissait son sujet et elle s'en est sortie admirablement pour une première expérience. Je la remercie donc d'avoir prêté sa voix à mes questions et de les avoir élaboré. Je t'embrasse, petite soeur !

Et je tiens à remercier M. Henri Vernes pour le temps qu'il nous a accordé et surtout pour sa galanterie et sa gentillesse devant cette jeune journaliste sans expérience qui lui faisait face. Sophie a pris son courage à deux mains et son dictaphone de l'autre (je sais, je fais de l'humour de bas étage mais je ne pouvais passer sur l'occasion...) et elle a foncé. J'espère que tout comme moi, vous avez apprécie ses efforts et son professionnalisme. Encore une fois, mes félicitations et ma reconnaissance à ma correspondante spéciale à Paris !!!!

Questions : Johnny Hart + Sophie Belorgey
Entrevue: Sophie Belorgey

6 juin 2001.

Johnny Hart